L’Express – Chemises d’homme, fétiches de femme

By février 25, 2020octobre 22nd, 2020Presse

Page vierge pour de nombreux stylistes qui ne cessent de la réinventer, la chemise blanche – pièce iconique du dressing masculin – séduit aussi toutes les femmes, en version originale.C’est une chemise d’homme en belle popeline blanche, on y a ajouté des fronces et de l’ampleur aux emmanchures, puis on en a abaissé l’ourlet jusqu’à mi-mollet et plissé tout le pourtour. La robe-chemise ainsi obtenue, qui ouvre le défilé , est renversante de beauté. Dans sa note d’intention, le directeur artistique explique avoir cherché le paradoxe: “Réduire à leur plus simple expression des pièces universelles comme la chemise blanche et, en même temps, les transformer en extraordinaire.” Ainsi la collection de la maison italienne compte-t-elle une quinzaine de variations plus sublimes les unes que les autres, avec des jeux de col et de plastron, de longueurs et de volumes.

Signe d’une personnalitéSur d’autres podiums, la chemise se décline dans de multiples versions, raccourcie sous la poitrine par Pyer Moss ou rallongée aux genoux pour pléthore d’autres (Altuzarra, Chloé, Nina Ricci et Off-White). Sa largeur devient maximale et sa composition, tramée de coton bio, chez . Ailleurs encore, ses poignets sont prolongés par des franges ( ); une poche plaquée est taillée dans un tissu contrasté ( ); du tulle coiffe ses têtes de manche façon gigot (Lutz Huelle); son plastron est volant et ses coutures lâchées ( ), des pans comme une paire de bras supplémentaires se nouent sur la poitrine à la manière d’un pull sur les épaules ( ), ou un drapé d’esprit couture chahute ses devants chez Patou, vénérable maison française qui se relance dans le prêt-à-porter après quelque trente ans d’inactivité dans la mode.Guillaume Henry, son nouveau directeur artistique, n’aurait pas jeté les bases d’un dressing de jour sans proposer de chemise. “Ce vêtement est au centre de ma garde-robe, quelle que soit la maison où je suis passé”, observe le Français précédemment aux commandes du style de Nina Ricci et de . “Contrairement aux hommes qui l’achètent et l’enfilent la plupart du temps sans réfléchir, tel un uniforme, une femme ne passe jamais une chemise par hasard. C’est une pièce qui peut révéler aussi bien que cacher sa personnalité. La façon dont elle est portée renseigne aussi sur l’humeur du jour. Selon qu’elle est amidonnée, nickel ou pas

repassée, boutonnée jusqu’au col ou laissée ouverte, les manches retroussées, la taille nouée, à l’extérieur ou à l’intérieur du pantalon, une fille paraîtra austère, décontractée, pincée, charmante, stricte, séductrice…”Un langage vestimentaire que le cinéma a souvent utilisé pour renforcer des rôles, depuis que les garçonnes se sont approprié cet habit d’homme dans les Années folles. Quand ce ne sont pas les actrices elles-mêmes -de Marlene Dietrich à Julia Roberts en passant par Greta Garbo, Ingrid Bergman, Romy Schneider, CharlotteRampling, Kim Basinger… – qui l’ont adopté à la ville pour camper une allure personnelle, neutre et élégante, en dehors de la scène et de ses costumes divers et variés

Pour l’été 2020, les stylistes ont convoqué un vaste panel de personnages. Il y a les amazones d’Anthony Vaccarello pour , qui filent avec la gorge déployée jusqu’à la taille, un micro short et des bottes pour seuls compléments; les belles des champs de Maria Grazia Chiuri chez , qui s’avancent en blouse lavande très couvrante et manches longues; enfin, et surtout, les business women de Donatella Versace, portant des liquettes rayées à col bleu glissées sous leurs robes droites. Margaret Howell caricature ce symbole du power dressing en lui ajoutant une cravate. La styliste londonienne ne modifie d’ailleurs jamais trop la coupe originelle. Normal, elle s’est lancée dans la chemiserie pour homme, voilà pile cinquante ans, avant d’étendre l’activité à l’autre sexe. “J’ai commencé par des modèles pour messieurs et les femmes se les sont appropriés”,confie-t-elle, comme si cela lui avait échappé.Le Parisien Charles Sebline raconte plus ou moins la même histoire à propos de son label du même nom, qui cible les dandys depuis février 2019. Certes, il avoue avoir offert sa Bunny shirt à Cate Blanchett et à UmaThurman, dont il a publié les photos sur Instagram. En revanche, Valérie Lemercier et pléthore des Parisiennes seraient devenues clientes après être allées regarder dans l’encolure de leur compagnon. “Très vite après l’ouverture de notre boutique, des femmes ont poussé la porte, se souvient également Cécile Faucheur, styliste de Bourrienne Paris X, qui s’inspire de coupes masculines vintage. Les différences de morphologies étant importantes, nous avons fini par leur ajuster des patrons tout en gardant le boutonnage côté garçon.” Cette marque désormais mixte a ouvert un pop-up store au Bon Marché, à Paris (VIIe), dans le cadre de ” “, une animation qui célèbre le couple, les binômes créatifs et les échanges stylistiques, jusqu’au 8 avril 2020″La chemise est une pièce très importante dans le dressing de nos clientes, justifie Jennifer Cuvillier, la directrice du style du grand magasin de la Rive gauche. Certaines sont attachées à une griffe ou à un créateur et tiennent à acheter chaque nouvelle version d’un modèle précis. D’autres aiment changer et piochent dans des dressings qui ne leur sont pas forcément destinés. En 2015, nous avons ainsi convaincu Alexandre Mattiussi et Pierre Mahéo [NDLR: fondateurs des marques masculines Ami et Officine générale] de revoir leurs modèles de garçon en plus petites tailles afin de les intégrer à notre nouvel espace intitulé le “vestiaire volé aux hommes”. Depuis, chacun a lancé une ligne femme à part entière.”Le chemisier Figaret se décline lui aussi au féminin depuis les années 1990. Revue et corrigée comme l’intégralité du style maison en 2018, cette collection a enregistré une croissance de 17 % sur les six derniers mois ! Il faut dire que plusieurs événements récents ont célébré la chemise d’homme, en plus de la tendance des podiums. Notamment “A Tribute to Karl : The White Shirt Projet” en septembre 2019, pour lequel artistes, stylistes, mannequins et proches de Karl Lagerfeld ont imaginé une version de l’habit favori du couturier disparu il y a un an. Ce dernier avait confié posséder plus d’un millier d’exemplaires. Similaires et immaculés !